(Photo Christophe Finot)
S'il est un point sur lequel nous nous étions fait une opinion depuis longtemps, c'est bien que les Bisounours manquaient totalement de courage et de conscience citoyenne. C'est une chose de participer à un système illégal en se donnant quelques frissons, de profiter de l'effet de groupe pour éviter de réfléchir par soi-même, de se réfugier derrière une charte bidon pour refuser de rembourser ceux qui vous le demandent, c'en est une autre de devoir assumer ses actes devant des magistrats.
Les deux affaires qui ont été jugées mercredi 2 juin 2010 au
Tribunal de Grande Instance de Montpellier nous ont bien confortés dans nos convictions : les Bisounours ne sont pas courageux. On espérait quand même de leur part un sursaut de dignité, une
lueur d'intelligence dans leur argumentaire qui pourrait, sinon nous les rendre un peu sympathiques, au moins faire pencher la balance de leur côté, mais ils se montrèrent assez pitoyables, pour
ne pas dire méprisables. On ne va pas vous dire qu'on a assisté au procès du siècle. Ceux qui étaient sur le banc des accusés n'étaient que du menu fretin,
comparés aux hauts responsables qui sont pour la plupart entre les mains de la justice auvergnate, et dont le tribunal a confirmé que leur tour viendrait bientôt. Non, ceux-là n'étaient que des
apprentis escrocs sans envergure, qui avaient été lâchés par leurs bien-aimés coordonateurs.
L'embarras d'un juge
Pour commencer, il fallait bien exposer les faits, et ce n'est pas si simple ! La juge présente l'affaire comme le "système des bulles" et doit s'aider de petits schémas de couleur pour expliquer qui donne de l'argent à qui, comment il faut recruter, comment les bulles éclatent et se multiplient... Des Bisounours à droite (les plaignants), des Bisounours à gauche (les accusés), la juge a du mal à s'y retrouver et les fait changer de place comme des pions pour essayer de comprendre les maillons de la chaîne : A est l'invité de B, qui a reçu de l'argent de X...
L'embarras des accusés
Les réponses des accusés aux questions de la juge, qui n'est pas du tout agressive précisons-le, laissent le tribunal pantois devant tant de stupidité et de mauvaise foi.
Extraits : Evelyne G. à qui on demande d'expliquer comment elle est entrée dans le système, bien que le sachant illégal
:
- Ces réunions, c'était comme une liesse, il y avait une euphorie, un enthousiasme ! Elle répètera au moins cinq fois le mot "liesse", n'en trouvant pas d'autre pour décrire l'ambiance des réunions et la difficulté à s'en extraire.
Jean-Pierre, lui, la tête dans les épaules, fait peine à voir. Il a remboursé un des plaignants et écrit au juge pour l'en
informer en exprimant ses remords. Il ne comprend donc pas ce qu'il fait là, puisqu'il espérait que la plainte soit retirée. Mais c'était un peu tard ! Par un calcul fumeux, il déclare qu'avec
tous les gens qu'il a dû rembourser, il y est même de 13.000 € de sa poche, ce qui ne semble guère émouvoir les magistrats.
Le plaignant qui fut remboursé par Jean-Pierre souligne que ça s'est passé il y a un mois, quand il a reçu la convocation à l'audience.
L'avocat de Jean-Pierre coupe, péremptoire : "Ca n'intéresse pas le tribunal !".
Et la juge, de sa voix fluette : "Si, si, ça intéresse le tribunal..."
Jean-Pierre, dans sa grande bêtise, a-t-il compris qu'il ne vient pas de marquer des points ? Il sera condamné à une amende de 3.000 €.
Frédérique B. elle, n'a pas jugé utile de se présenter au tribunal. Peur d'affronter ses victimes, d'être vue par ses voisins ? ou
mépris total pour la justice ? Elle est représentée par son avocat, un grand escogriffe aux cheveux longs grisonnants et moustache à la Ferrat et qui fait de grands effets de manche. A-t-il lui
même participé au système ? On pourrait le croire quand on entend sa plaidoirie. Elle est presque entièrement basée sur la charte des cercleux, qui dirait que si on veut se faire rembourser, on
doit se faire remplacer, et qu'on ne peut être remboursé que si on a recruté deux personnes – soit exactement le contraire de ce qui se disait dans les réunions – et justement, ce qui tombe sous
le coup de la loi ! Et un peu plus tard : "de quoi se plaignent-ils ? c'est un jeu quand même !" On croit rêver...
L'embarras de la défense
Les deux avocats ont basé leur défense sur le même point de droit : "prouvez-moi que ceux-ci (les accusés) ont recruté ceux-là (les plaignants). Evidement non puisqu'il y a 4 niveaux dans les bulles, ils n'ont pas touché l'argent directement de ceux qui qu'ils ont recrutés, sinon on ne ferait que doubler sa mise, c'est d'ailleurs là-dessus que repose toute la subtilité du système, sur cette faille de la loi.
PETIT RAPPEL :
Article L122-6 du Code de la Consommation (Extrait) :
"Sont interdits : (…) Le fait de proposer à une personne de collecter des adhésions ou de s'inscrire sur une liste en exigeant d'elle le versement d'une contrepartie quelconque et en lui faisant espérer des gains financiers résultant d'une progression du nombre de personnes recrutées ou inscrites plutôt que de la vente, de la fourniture ou de la consommation de biens ou services."
Ce qui est interdit, ce n'est pas de toucher de l'argent, mais de recruter en faisant miroiter des gains.
Edith, la plus futée des Bisounours
C'est aussi sur ce point de droit que les deux affaires seront jugées. Sur les 6
accusés, une
seule sera relaxée, parce qu'étant arrivée au centre de la bulle sans avoir recruté personne, elle
n'a pu toucher ses enveloppes qu'en trouvant du monde. Maligne, Edith était déjà entrée dans la bu lle en case coeur, sans rien payer, alors elle a proposé de se réinscrire à la suite (avec son gain
virt uel de "bleue") et d'inscrire aussi sa mère, qui n'a jamais assisté aux réunions et n'était probablement pas au courant. Elle a
ain si pu partir avec 20.000 €, abandonnant l'autre moitié de gains potentiels à venir et fuyant la grande bleue.
Le tribunal a estimé que les 2 recrutements (elle et sa mère) étaient fictifs et qu'elle n'avait donc pas enfreint la loi.
Edith s'en tire par un beau tour de passe-passe, après avoir dit qu'elle avait utilisé cet argent pour rembourser ses dettes et se payer un voyage en Israël. J'imagine qu'elle va éviter de croiser ses anciens compagnons de bulle, eux tous condamnés non seulement à rembourser mais aussi à payer une amende qui ira de 1.000 à 3.000 € et pour deux d'entre eux 250 € de dommages et intérêts aux plaignants pour le préjudice subi.
Cependant, la justice ne s'y est pas trompée, comme le montrent les nombreuses remarques aussi bien du juge que du procureur sur l'ambiance sectaire du système.
- J'ai l'impression d'être dans un trafic de stup' en lisant une conversation téléphonique : "je viendrai avec la farine"... (Tiens, étaient-ils vraiment sur écoute ?)
- Toutes ces réunions, ça faisait pas un peu bourrage de crâne ?
A la question du juge, tous les accusés ont reconnu que oui, ils savaient que c'était illégal. A une qui se défend d'avoir voulu nuire à qui que ce soit, la juge demande un peu durement : "Mais que ce soit illégal, ça ne vous dérangeait pas ?" Et elle de répondre niaisement : "Ben... on nous parlait du monopole de la Française des Jeux, alors..." montrant ainsi qu'elle espérait surtout ne pas être prise la main dans le sac et qu'elle n'a pas grand chose dans le cerveau. La moue de la juge à cette réponse fut éloquente.
La conclusion du tribunal après avoir énoncé le verdict fut "qu'on a tapé là où ça fait mal, c'est-à-dire l'argent". Alors que le procureur requérait des peines de prison.
Pour nous, même si les victimes seront toutes remboursées, les amendes sont tout de même faibles, car une partie sont avec sursis. Certains des accusés ont avoué n'avoir engrangé "que" 40.000 €, alors qu'en réalité ils ont fait 2 fois la bulle bleue et ont gagné près de 200.000 € en tout. Utilisés pour faire des travaux au black et quelques achats. Le restant de la somme est probablement bien caché dans un coffre à la banque ou confié à une tierce personne.
Mais nul doute qu'après ce passage par la case tribunal, ils ressentiront un certain malaise quand ils iront y puiser pour améliorer leur ordinaire.
Si toutefois le fisc ne prend pas le relais de la justice...
Aux dernières nouvelles, 3 des prévenues ont fait appel.

